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#1 09-03-2008 14:22:55

kézako
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Croisière sur le « Titanic » de la droite américaine.

http://www.monde-diplomatique.fr/2008/02/HARI/15567

Johann Hari

Journaliste britannique. Cet article a été publié par le bimensuel américain The New Republic (Washington, DC) le 2 juillet 2007.

Qui succédera au président Bush ?

En croisière sur le « Titanic » de la droite américaine


Aux Etats-Unis, les élections primaires ont confirmé l’impopularité du président George W. Bush et l’importance des fissures au sein de la coalition républicaine. Incarnée par Ronald Reagan il y a près de trente ans, elle intégrait des éléments assez disparates : avocats du néolibéralisme économique, religieux ultraréactionnaires, néoconservateurs en politique étrangère. Le fiasco des troupes américaines en Irak, d’une part, la situation périlleuse de l’économie, d’autre part, ont remis en cause l’alliance entre ces trois tendances. Soutenu par des fondamentalistes, l’ancien gouverneur de l’Arkansas Mike Huckabee se heurte par exemple à un establishment républicain épouvanté par son protectionnisme. Inversement, l’ancien maire de New York Rudolph Giuliani, deux fois divorcé, scandalise une partie des religieux. Mais c’est sur le terrain de la « guerre contre le terrorisme » que les dissensions sont particulièrement aiguës. Et que quelques-uns des intellectuels les plus influents de la droite américaine s’affrontent ouvertement. Y compris quand ils partent ensemble en croisière avec leurs admirateurs…

Par Johann Hari

Face à l’océan Pacifique, debout, les pieds dans l’eau, je me laisse aller au bavardage convenu qu’affectionnent les Américains en vacances. Une gentille vieille dame de Los Angeles est assise à côté de moi, sur les rochers. Elle me parle de son fils. Je lui demande si elle n’a qu’un seul enfant. « Oui. Et vous, vous avez des enfants, en Angleterre ? » Je réponds par la négative, et son visage s’assombrit. « Vous feriez bien de vous y mettre, les musulmans se reproduisent comme des lapins. Bientôt, ils auront envahi toute l’Europe. »

Je commence à m’habituer à ce moment étrange où la discussion affable entre vacanciers bascule dans... je ne sais trop quoi exactement. J’ai embarqué sur un navire d’un blanc éclatant où l’on trouve deux restaurants, cinq bars et cinq cents lecteurs de la National Review, la bible des conservateurs américains. Ici, la guerre en Irak est un « succès remarquable ». Le réchauffement climatique n’existe pas. L’Europe se transforme en califat. Et je ne peux pas m’enfuir.

Régulièrement, la National Review organise une croisière pour ses lecteurs afin de recueillir des fonds. J’ai payé 1 200 dollars pour me joindre à eux. Je me suis donné une seule règle de conduite. Lorsqu’un passager me demandait qui j’étais, je répondais la vérité : journaliste. Mon objectif : me fondre dans la masse, afin de découvrir ce que se disent les conservateurs quand ils se croient à l’abri des oreilles indiscrètes.

Le jour du départ, sur le quai du port de San Diego, j’admire la silhouette imposante de l’Oosterdam, le navire qui va nous accueillir pendant cette semaine de croisière. Nous sommes conviés à un cocktail dans une salle de réception située sur un des ponts supérieurs. Les présentations sont plutôt guindées, pas de tapes dans le dos ni d’accolades familières. Les hommes se tiennent bien droit et se donnent des poignées de main viriles. Les femmes reçoivent une bise sur la joue. Toute effusion supplémentaire ferait trop français.

Je redresse le torse et salue la première personne qui passe devant moi. Il est juge, me dit-il avec la suffisance confortable qui finit toujours par gagner les membres de cette profession. Il est canadien, confie-t-il sur un ton plus contrit, et président de l’association Les Canadiens contre les attentats-suicides. Je m’interroge tout haut sur le succès que pourrait avoir l’association Les Canadiens pour les attentats-suicides. Interloqué, il bredouille qu’elle aurait un succès certain.

Le son d’une cloche nous convoque au dîner. Nos places sont attribuées au hasard et changeront tous les soirs. La brochure publicitaire promet que chacun de nous aura la chance de partager la compagnie d’au moins une personnalité travaillant pour la National Review.

A ma gauche, un quinquagénaire portant la barbe bien taillée. Il vient de Floride. A ma droite, deux vieilles dames qui vivent à New York et me font penser à la journaliste et écrivaine Dorothy Parker, les vapeurs d’alcool en moins. Elles résident à Park Avenue, expliquent-elles avec l’accent un peu sec de la vieille bourgeoisie américaine. « Vous habitez près de l’immeuble des Nations unies ? », interroge mon voisin. La dame prend un air navré et répond par l’affirmative. « Voilà où il faudrait faire un attentat-suicide », plaisante l’homme. Tout le monde glousse discrètement.

La conversation revient aux banalités d’usage. « Alors, vous êtes européen ? », me demande une des deux dames de Park Avenue, avant de faire quelques commentaires spirituels à propos des villes qu’elle a visitées là-bas. Son amie ajoute : « J’ai été à Paris, c’est très joli. » Mais son visage se ferme. « Vous vous rendez compte que la ville est cernée par les musulmans ? » La première approuve : « Ils sont partout, rien ne pourra les arrêter. » Le barbu s’enhardit : « Cette fois, les Français n’ont pas intérêt à compter sur nous pour leur sauver la mise. » Il fait mine de répondre au téléphone et élève la voix : « Je vous entends mal, Jacques ! Comment ? Les musulmans sont en train de vous faire quoi ? Allô ? »

La voie ainsi ouverte, tout le monde s’empresse d’affirmer que les musulmans ne vont faire qu’une bouchée des Français. Et tout le monde trouve cela très amusant. Les coupables habituels sont rapidement désignés. Jimmy Carter a « quasiment trahi le pays ». John McCain* (les astérisques renvoient à : « Qui est qui ? ») « a été rendu fou » par les tortures qu’il a subies. Une des dames raconte qu’elle prie tous les jours pour « remercier Dieu d’avoir créé Fox News ». L’homme se cale dans sa chaise et déclare : « Cette croisière est le meilleur investissement que j’aie jamais fait. »

La lâcheté des gauchistes

Je fais, le lendemain matin, une entrée prudente dans le Vista Lounge, une salle de conférences décorée comme un casino de Las Vegas, pour assister au premier séminaire de la croisière. Les invités vont tenter de découvrir les causes de la mort du conservatisme américain, terrassé au cours de la funeste nuit du 7 novembre 2006 (1).

Il y a quelque chose d’étrange dans cette discussion, et il me faut quelques minutes pour comprendre de quoi il s’agit. Tout ce que les conservateurs nient en public – que l’Irak soit un nouveau Vietnam ou que George W. Bush défende uniquement les intérêts de classe des riches – est ici accepté et commenté comme des vérités évidentes. Oui, reconnaissent-ils, la guerre en Irak est notre nouveau Vietnam. Et, cette fois, nous ne laisserons pas ces lâches gauchistes la perdre. « On entend souvent dire que nous avons perdu la guerre du Vietnam. Mais c’est qui, “nous” ? », demande Dinesh D’Souza* en s’emportant. « La gauche a gagné en exigeant l’humiliation de l’Amérique. » A bord de ce navire, aucune trace du Vietcong ou des trois millions de morts vietnamiens. Il ne reste que la traîtrise des gauchistes. Oui, affirme D’Souza en revenant à la politique intérieure, « bien sûr que le programme des républicains défend certains intérêts de classe ». Et c’est bien normal : « Le Parti républicain est le parti des winners, le Parti démocrate ne défend que les losers. »

Les autres invités approuvent, mais souhaitent revenir à l’Irak. Robert Bork* marmonne dans ses bajoues : « La manière dont les médias traitent de cette guerre est scandaleuse. Même Fox News en parle de manière scandaleuse. A les entendre, il n’y a que nous qui mourons là-bas. Ils ne disent jamais rien des pertes ennemies, alors que nous en tuons des quantités tous les jours. »

Soudain, une intervention imprévue vient briser ce doux consensus. Rich Lowry, le rédacteur en chef de la National Review aux airs de gendre idéal, prend la parole : « Si nos concitoyens estiment que nous perdons la guerre, c’est qu’ils ont des raisons rationnelles de le penser. Ils considèrent avant tout les faits. » Le Vista Lounge est immédiatement plongé dans un silence perplexe. « J’aimerais pouvoir croire que le simple fait d’être une superpuissance nous protège de la défaite. Mais c’est faux. »

Personne ne le contredit. Chacun regarde ailleurs, un peu comme lorsqu’on veut éviter de croiser le regard d’un fou qui hurle en pleine rue. Puis on revient aux hyperboles et on range les déclarations du rédacteur en chef dans la catégorie des propos défaitistes. L’historien Bernard Lewis déclare, du haut de son grand âge : « Pour les partisans de Ben Laden, la défaite républicaine du 7 novembre est perçue comme une victoire, comme l’équivalent de la chute de l’URSS. Nous devons nous tenir prêts à toute éventualité. » Voilà ce que les passagers de l’Oosterdam veulent entendre. C’est pour ça qu’ils ont payé jusqu’à 6 000 dollars. La salle se lève, et Lewis reçoit une ovation spectaculaire. Puis c’est l’heure de la pause.

La ligne de fracture qui divise le conservatisme américain est en train de s’ouvrir sous mes yeux. Quand la discussion reprend, Norman Podhoretz* et William (« Bill ») Buckley*, deux piliers du Parti républicain, commencent à se quereller (2). Personne ne parvient à couper la parole à Podhoretz. « J’ai beaucoup d’anciens amis à gauche et on dirait que je vais bientôt en avoir aussi à droite », maugrée-t-il. Buckley s’adresse au modérateur : « Prenez-lui le micro ou on n’y arrivera jamais. » C’est dit avec le sourire, mais son regard est glacé.

Podhoretz et Buckley incarnent deux conceptions radicalement opposées du conservatisme américain post-11-Septembre. Et, lorsqu’ils évoquent l’Irak, on a l’impression qu’ils parlent de deux pays différents. Podhoretz est né à Brooklyn et a grandi dans la rue. Ancien gauchiste, il s’est converti depuis longtemps à la certitude que l’Amérique sauvera le monde à coups de bombes. Aujourd’hui, c’est une boule de nerfs pleine de hargne, qui explique que la guerre en Irak est « un succès incontestable ». Levant le poing, il déclame : « Des ADM [armes de destruction massive], il y en avait ! Elles ont été transférées en Syrie (...). On veut donner l’image d’un pays plongé dans le chaos, mais c’est faux. C’est un triomphe, ça n’aurait pas pu se passer mieux. » Il réclame d’autres guerres, et vite. Il est « certain » que Bush va bombarder l’Iran, et il en remercie Dieu par avance.

Buckley est un vieux réactionnaire aux manières courtoises. Mais le doute le ronge. Il a fondé la National Review en 1955, quand le conservatisme était perçu par les élites comme une espèce de trouble mental. Il a hérité de son éducation catholique une vision du monde rigide et hiérarchisée, et les incantations démocratiques le laissent de marbre. Pendant la guerre froide, il était aux côtés de Podhoretz contre les communistes athées. A plus de 80 ans, sa philosophie du monde ne s’accorde plus avec l’idée de démocratiser de force le monde musulman. Presque invisible au début de la croisière, il est monté au créneau et est bien décidé à se faire entendre.

« Pinochet est un héros ! »

« Cela ne vous dérange pas que personne n’ait trouvé ces armes de destruction massive ? », demande-t-il sans ménagement à Podhoretz. Il vient juste d’expliquer qu’il a soutenu la guerre à contre-cœur, et seulement parce que Richard Cheney avait réussi à le convaincre que Saddam Hussein détenait de telles armes et avait l’intention de s’en servir. « Non, persiste Podhoretz. Comme je viens de le dire, ces armes ont été cachées en Syrie. Pendant la première guerre du Golfe, tous les avions de combat irakiens étaient cachés dans le désert iranien. » Podhoretz se dit « effondré » par la « montée du défaitisme à droite ». Et il conclut, alors que personne n’a abordé ce sujet : « Donald Rumsfeld était le meilleur d’entre nous. Ces discours défaitistes contribuent à donner l’impression que nous sommes en train de perdre. Alors que je suis persuadé que nous allons vers la victoire. »

Le public applaudit Podhoretz. Les doutes évoqués par Buckley ont un peu désorienté son auditoire. Ne vient-il pas de tenir le discours gauchisant qui domine les médias ? Plus tard, au dîner, mon voisin de Denver traite Buckley de « lâche ». Son épouse hoche la tête : « Buckley est un vieillard », conclut-elle en se tapant la tempe avec un doigt pour suggérer la sénilité.

J’entreprends de retrouver Buckley et Podhoretz pour les interviewer. Tout seul dans sa cabine, « Bill » remplit les pages d’un carnet de notes. En 2005, au cours d’une soirée célébrant le cinquantième anniversaire de la National Review, le président Bush a affirmé que « Bill » était « le père du conservatisme moderne ». Je lui demande s’il n’a pas l’impression que ses enfants sont devenus des tueurs en série. Il sourit doucement, et ses yeux bleus sont traversés par une lueur. Puis il soupire : « Je dois vous répondre “non”. Pendant quarante ans, la raison d’être du mouvement conservateur était la lutte contre l’Union soviétique et la pensée socialiste. Ces problèmes sont désormais réglés. »

Ce n’est pas une manière très optimiste de défendre sa progéniture, mais il l’affirme avec assurance : les grandes batailles de sa génération ont été gagnées. Cela ne l’empêche pas de penser à ce que Ronald Reagan aurait fait en Irak. « Reagan était un homme prudent. Je crois qu’il aurait compris où il mettait les pieds et qu’il n’aurait pas engagé les Etats-Unis dans la situation où nous nous trouvons aujourd’hui... Je crois qu’il se serait assuré que la menace à laquelle il exposerait les troupes aurait été circonscrite et contrôlable. » Soucieux de ne pas passer pour une taupe des gauchistes, il précise que la stratégie de Reagan aurait été de « mettre un potentat local » à la tête de l’Irak.

Quelques cabines plus loin, Podhoretz est en train de perdre sa voix, « ce qui fera sûrement plaisir à certains ». Il me récite l’argumentaire développé par Paul Wolfowitz [secrétaire adjoint à la défense de 2001 à 2005] selon lequel, après le 11-Septembre, les Etats-Unis n’avaient d’autre choix que d’imposer la démocratie au Proche-Orient afin de changer profondément les sociétés qui avaient donné naissance aux terroristes. Pour quelqu’un qui se dit le défenseur de la démocratie, il est remarquablement indifférent au fait que 80 % des Irakiens souhaitent le départ des troupes américaines. « Je m’en moque », dit-il en écartant la question d’un revers de main. Il poursuit en soutenant que « personne n’a été torturé à Abou Ghraib ou à Guantánamo » et que Bush est « un héros ». Comme la plupart des passagers, il est persuadé que le gouvernement américain va déclencher une attaque contre l’Iran (3).

« Je n’arrête pas de dire aux gens que la quatrième guerre mondiale a commencé », explique-t-il en pestant contre Buckley, George Will* et tous les traîtres à la cause qui refusent de voir la réalité en face. Selon lui, la victoire est proche. Pendant quelques minutes, sur ce navire bercé par la brise tiède qui arrive du Mexique, j’ai l’impression que les souffrances de Bagdad n’ont jamais existé.

En me promenant, je croise d’autres fantômes du conservatisme qui errent dans les coursives. Je vois John O’Sullivan, ancien conseiller de Margaret Thatcher et ancien rédacteur de la National Review. Un matin, sur le pont, je tombe sur Kenneth Starr*, qui semble tout droit sorti d’un vieux reportage des années 1990. Son visage est rond et lisse, comme celui d’un immense bébé satisfait. En le regardant, mon effarement passé refait surface et je lui demande : « Monsieur Starr, n’avez-vous pas honte d’avoir paralysé le gouvernement pour quelques fellations librement accordées alors qu’Oussama Ben Laden préparait le meurtre de trois mille citoyens américains ? »

Il me renvoie un sourire impassible et explique de sa voix monocorde : « Je n’ai aucun regret. La Chambre des représentants a exprimé sa volonté, le Sénat a exprimé sa volonté, et la Cour suprême a rendu son avis. La Constitution a fonctionné de manière remarquable. » Face à une défense aussi paresseuse, je le pousse dans ses retranchements, et il persiste à utiliser des arguments juridiques, chaque réponse devenant une variation de « ce n’était pas ma faute ».

Quelques jours plus tard, le navire de la contre-révolution jette l’ancre à Puerto Vallarta, au Mexique. Les passagers ont l’occasion de faire quelques pas dans un pays qu’ils rêvent de voir isolé par un mur long de mille cinq cents kilomètres. Lorsque j’exprime le souhait de demander à un gamin de me guider dans la ville, on me regarde avec effroi : « Vous voulez mourir ici ? » D’Souza exprime le sentiment général en énonçant ce qu’il appelle modestement la « théorie d’souzienne de l’immigration » : la qualité d’un immigrant est « proportionnelle à la distance parcourue pour arriver jusqu’aux Etats-Unis ». En d’autres termes, les Asiatiques valent nettement mieux que les Latinos.

Revenu le soir, la vie sauve, je dîne en compagnie d’une personnalité de la National Review : Kate O’Beirne. C’est une blonde immense avec la voix d’une actrice de comédie des années 1930 et les arguments d’un patriarche victorien des années 1890. Maniant habilement le mot d’esprit, elle raille le féminisme et « ces femmes qui veulent changer le monde, en mal ». Entourée de fans éblouis, elle nous présente son mari, qui s’empresse d’annoncer qu’il est l’assistant personnel de Rumsfeld. « Les gens me demandent ce que je fais là alors qu’il a été renvoyé. Mais cette croisière a été organisée avant que tout cela n’arrive. »

La routine habituelle – présentations, bavardage, litanie d’idées de droite – commence à s’accélérer. Ce soir, mes voisins font l’apologie d’un dictateur fasciste avant même que nous ayons terminé l’entrée. Je signale qu’en Allemagne il est question de demander l’extradition de Rumsfeld, accusé là-bas de crimes de guerre. Un homme au visage rouge qui ressemble à un œuf sur lequel on aurait collé une moustache marmonne : « Si les Allemands croient qu’ils peuvent décider pour tout le monde, tant pis pour eux, on n’a qu’à les bombarder. » Je rappelle qu’il y a eu un précédent, avec Augusto Pinochet. Mais O’Beirne me coupe la parole : « Traiter Rumsfeld comme Pinochet, c’est abject. » L’homme-œuf tape du poing sur la table : « Traiter Pinochet comme ça, c’était abject ! Pinochet est un héros, il a sauvé le Chili. » « C’est vrai, confirme le mari d’O’Beirne. Et il a privatisé les retraites. »

La tablée hoche la tête solennellement, et nous passons à la question qui occupe tous les esprits, le milliard de musulmans qui s’apprêtent à mettre le monde à genoux. L’idée selon laquelle l’Europe est en train d’être envahie constitue en quelque sorte le thème principal de cette croisière. On peut faire une croisière pour célibataires, une croisière de danses de salon ; je fais la croisière « Les musulmans sont à nos portes ». Tout le monde le pense. Tout le monde le sait. L’homme qui a révélé cette vérité est assis à quelques tables de moi : Mark Steyn. Il porte une chemise bariolée et des lunettes de soleil relevées sur la tête. La thèse de Steyn, énoncée dans son livre America Alone (4), est simple : les « races européennes », c’est-à-dire les Blancs, « sont devenues trop narcissiques pour procréer en quantités suffisantes », alors que les musulmans se reproduisent à toute vitesse.

La conséquence désormais inévitable de ce déséquilibre sera « une évacuation à grande échelle vers 2015 », lorsque l’Europe tombera sous l’emprise d’Al-Qaida et que « la France acceptera sans broncher de devenir une province de la Bosnie ». Steyn étaye ses affirmations par des « données démographiques ». Mais sa démonstration requiert que le nombre de musulmans en Europe passe de vingt millions à cent cinquante millions en neuf ans.

Les faits, ou les doutes, n’ont pas leur place à bord de ce navire. A une ou deux exceptions près, les passagers voient « les musulmans » comme un groupe homogène de fanatiques obsédés par la charia qui ont quasiment fait main basse sur l’Europe. En une semaine, on m’a demandé neuf fois, j’ai compté, quand je me déciderais à fuir l’Europe pour me réfugier dans le seul sanctuaire encore protégé, les Etats-Unis.

Au cours d’un des séminaires, un invité explique que les Etats-Unis sont menacés sur deux fronts. « Les musulmans nous reprochent d’être décadents ; les Européens nous reprochent de ne pas être assez décadents. » Midge Decter*, l’épouse de Podhoretz, s’exclame : « Ce sont les musulmans qui ont raison, pas les Européens ! » Jay Nordlinger, le directeur de la rédaction de la National Review, réplique : « Attention, Midge, beaucoup d’Européens sont musulmans. » Le public applaudit. Quelqu’un crie : « On va leur montrer, Jay ! »

Nordlinger leur a montré. Decter leur a montré. Steyn leur a montré. Pendant cette croisière, tout le monde leur a « montré » et, à cause de mon passeport européen, tout le monde m’a montré. Ce sera la dernière chose qu’on me montrera, à la fin du voyage. Alors que je tourne le dos au navire pour partir, redescendu sur le quai du port de San Diego, le juge que j’ai rencontré le premier jour pose un bras affectueux sur mon épaule. « Nous abandonnerons la Grande-Bretagne aux musulmans. Venez donc en Amérique. »

Johann Hari.




(1) Elections de mi-mandat qui ont vu la majorité du Congrès basculer en faveur du parti démocrate.

(2) Podhoretz et Buckley s’étaient déjà opposés, il y a une quinzaine d’années, mais de manière feutrée, à propos de l’antisémitisme, dont Podhoretz accusait – trop à la légère, selon Buckley – certains républicains critiques d’Israël. Sur Buckley, lire sa biographie dans «Les droites au pouvoir  », Manière de voir, n° 95, octobre-novembre 2007, et Serge Halimi, « Stratagème de la droite américaine, mobiliser le peuple contre les intellectuels », Le Monde diplomatique, mai 2006.

(3) Il y a quelques mois, Podhoretz a conclu ainsi un article titré « Plaidoyer pour le bombardement de l’Iran » : « George W. Bush est un homme qui sait reconnaître le mal quand il le voit et qui a prouvé sa ténacité et son courage face aux attaques les plus viles. (...) On ne sait pas encore si, affaibli par les ennemis de sa politique au Proche-Orient, en Irak en particulier, il sera en mesure de prendre la seule décision susceptible d’empêcher l’Iran de mettre en œuvre ses sinistres intentions, à la fois contre nous et contre Israël. Comme américain et comme juif, je prie de tout cœur pour que ce soit le cas. » (Commentary, New York, juin 2007.)

(4) Mark Steyn, America Alone. The End of the World as We Know It, Regnery Publishing, Washington, DC, 2006.

Voir aussi

    *Qui est qui ?


« La première victime d’une guerre, c’est la vérité » Déclaration du sénateur américain Hiram Johnson en 1917, lors de l’entrée en guerre des États-Unis.

Vous avez dit anti-américanisme ?

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